[Article GHI] Pistes cyclables: le gymkhana

Article paru dans le GHI du 29 juillet 2026

« Pistes cyclables: attention danger! »

Malgré leur développement, les voies réservées aux vélos restent parfois des lieux de tensions entre les usagers. La faute notamment aux cycles et aux trottinettes électriques, roulant beaucoup plus vite que les autres. Comment améliorer la situation ?

« Je me fais frôler tous les jours par des vélos électriques lancés à toute allure, alors que je suis sur une piste cyclable. Certains vont beaucoup trop vite… » Voilà le type de témoignage que l’on entend régulièrement de la part d’adeptes de la petite reine genevois ou lausannois. Autres problèmes pointés ? L’usage des voies cyclables par les scooters et les motos, qui n’hésitent pas, eux non plus, à foncer pour gagner quelques mètres sur les voitures bloquées. Ou encore, la proximité de certaines pistes cyclables avec des trottoirs, engendrant des frictions avec les piétons.

« Contrairement aux pays nordiques, faire du vélo relève parfois du parcours du combattant en Suisse, que ce soit aux abords du pont du Mont-Blanc à Genève, ou dans les zones de rencontres à Lausanne », regrette un retraité passionné, qui enfourche sa monture à la moindre occasion.

Une situation également observée par les associations de défense de la mobilité douce, qui, bien qu’elles saluent des améliorations, demandent elles aussi du changement, notamment au bout du lac. « On peut voir le verre à moitié plein, et constater que ces vingt dernières années, énormément d'aménagements ont été réalisés, là où auparavant il n'y avait aucune infrastructure. Des changements dont PRO VELO se réjouit. »

Sentiment d’insécurité

Difficile cependant de ne pas voir aussi le verre à moitié vide, tout simplement parce que faire du vélo à Genève reste réservé aux cyclistes les plus téméraires et les plus expérimentés. « Le sentiment d'insécurité est encore élevé – à juste titre – et l'état lacunaire du réseau de pistes et bandes cyclables en est une des grandes causes », estime Nataniel Mendoza, secrétaire général de PRO VELO Genève.

Parmi les points faibles ciblés, le manque de continuité des pistes cyclables, ou encore leur étroitesse. « Bien sûr, celles et ceux qui se déplacent à vélo ont besoin de pistes continues aux carrefours. Et cela demande du courage politique et un peu de vision, car les normes actuelles sont pensées pour la voiture avant tout. Pour en sortir, il faut accepter de changer de paradigme : l'espace doit être mieux partagé entre les modes de déplacement. Les mentalités sont en train d'évoluer, mais l'urgence climatique doit nous pousser à aller plus vite vers ce qui par ailleurs a déjà été testé et éprouvé dans d'autres pays (Pays-Bas, Belgique, Danemark). Avec l'augmentation du trafic cycliste, l'arrivée des vélos cargos et les différences de vitesses entre vélos avec et sans assistance électrique, mais aussi simplement pour pouvoir pédaler côte à côte, il est important de prévoir des pistes suffisamment larges. »

Les règles se modifient progressivement. Au niveau national, une nouvelle norme, actuellement en consultation, va augmenter les largeurs minimales tolérées, tandis qu'au niveau régional sur les axes forts vélo (votés en 2022 par le Grand Conseil genevois et prévus pour 2030) les directives parlent d'une largeur recommandée de 2m50. « C'est une très bonne chose, mais il ne faut pas oublier que ces axes forts ne concernent qu'une petite partie des déplacements. PRO VELO aimerait que ces dispositions soient généralisées au reste du réseau cyclable », ajoute Nataniel Mendoza.

Plus largement, l’association demande de mettre en œuvre deux mesures pour améliorer la sécurité des déplacements et pacifier les villes. « Premièrement, il est important de réduire le flux motorisé, en empêchant le trafic de transit de passer au sein des quartiers et en réduisant les vitesses en zone urbaine (30 km/h). Deuxièmement, sur les grands axes, il est nécessaire d'offrir des espaces sécurisés alternatifs à la voiture – par exemple des pistes cyclables larges et continues, connectées à un réseau complet », conclut le secrétaire général.

Continuité et lisibilité

Un avis qui tranche avec celui du Touring club suisse (TCS), qui estime de son côté qu’il est possible de faciliter « chaque mode de déplacement sans péjorer les autres, le tout avec des propositions concrètes et aisément réalisables ». Pour ce faire, le TCS appelle notamment à améliorer la continuité et la lisibilité des itinéraires, à adapter les aménagements selon les flux observés, à assurer une signalisation claire et à encourager le respect des règles par l'ensemble des usagers.

« Les solutions varient selon la configuration des lieux et les contraintes locales. La route est un espace public partagé, qui doit permettre la cohabitation de tous les modes de transport. Cela implique le respect des règles de circulation, mais aussi le respect des autres usagers », détaille Jordan Girod, porte-parole. Enfin, le TCS appelle à réaliser un travail de sensibilisation des usagers, rappelant qu’une meilleure connaissance des règles peut contribuer à réduire les conflits et à renforcer la sécurité.

Stratégie

Du côté des autorités, on relève que la stratégie mise en place prend du temps avant de se déployer. « Nous travaillons à développer le réseau d'aménagements cyclables, à en supprimer les discontinuités ainsi que les points noirs tout en créant des zones modérées », précise Julien Eggenberger, conseiller municipal en Ville de Lausanne.

Plusieurs contraintes sont également soulignées : « Dans les carrefours (non giratoires), des aménagements cyclables continus peuvent être réalisés sur les axes principaux uniquement et à condition que l'espace le permette. Plusieurs carrefours lausannois ont déjà été adaptés, notamment celui de la place du Tunnel. » Concernant la cohabitation piétons-vélos, le conseiller municipal évoque la configuration topographique et les largeurs de chaussée, ne permettant pas toujours de réaliser des cheminements distincts pour chaque mode de transport.

Pourtant, la Municipalité ne reste pas les bras croisés. « Nous avons lancé en septembre 2025 la campagne Mollo. Cette démarche de sensibilisation et de prévention, renforcée en 2026 avec un déploiement dans 17 nouveaux secteurs, vise à encourager le respect mutuel et le partage harmonieux des espaces publics. Elle soutient la signalisation officielle en attirant l'attention des usagers sur les règles en vigueur et en rappelant les comportements attendus. Par la suite, d'autres lieux pourraient en bénéficier en fonction des besoins et des demandes », assure Julien Eggenberger.

Pistes prioritaires

À Genève, le Département de la santé et des mobilités (DSM) développe le réseau en priorisant les pistes cyclables en site propre, c’est-à-dire séparées de la route et des trottoirs. Les autorités rappellent que la Confédération exige qu’aux carrefours le trafic soit fluide et les traversées piétonnes sûres, ce qui impose parfois des voies supplémentaires pour les véhicules. « Dans une ville dense comme Genève, cela peut conduire à interrompre l'aménagement cyclable à certains endroits. Plusieurs lieux sensibles ont déjà été identifiés et priorisés dans l’accord signé entre le Canton et la Ville de Genève, précisément pour apporter des solutions de sécurisation », ajoute Marc-André Siegrist pour le DSM.

Par ailleurs, le Département affirme agir de deux manières pour pacifier les rapports sur la route. D’une part, en élargissant les pistes les plus fréquentées quand c’est possible, de l’autre, en obligeant, sur certains tronçons choisis, les vélos électriques rapides (45 km/h) à circuler sur la route, une approche autorisée par le droit fédéral depuis le 1er juillet 2025.

Enfin, le Canton assure faire son possible pour supprimer les zones accidentogènes, mais aussi pour mettre en œuvre l’accord signé avec la Ville de Genève (notamment pour trouver rapidement des solutions sur certains tronçons accidentogènes qui sont sur voiries communales). Un accent est également mis sur le renforcement de la prévention.

 

Article disponible sur le site du GHI